Le « Facile à lire » en Bretagne

Texte rédigé par Gérard Alle (pour la revue pages de Bretagne n°40 – novembre 2015)

Comme dans beaucoup de domaines, le succès d’une démarche – et, plus encore, l’innovation – dépend de la motivation de quelques personnes. Françoise Sarnowski a joué dans ce sens un rôle moteur. Elle a quitté son travail auprès des publics dits « empêchés », à la médiathèque des Champs Libres, à Rennes, pour fonder sa propre structure, Bibliopass, dédiée à l’accessibilité de tous les publics. Pourtant, au tout début, lorsqu’elle a tenté, avec Livre et lecture en Bretagne, de motiver les bibliothécaires pour développer en Bretagne le concept « Facile à lire », elle a su que ce n’était pas gagné d’avance.

« Lors des premières réunions, j’ai senti pas mal de réticences chez mes collègues, se souvient-elle. Toujours cette crainte de stigmatiser une catégorie de personnes. D’autres me disaient que ça ne marcherait jamais en France, que ce n’était pas dans notre culture. J’ai proposé de faire un essai. On crée un kit d’une centaine de livres et on discute après ! Les bibliothécaires ont dû sortir des classifications auxquelles ils étaient habitués. Les mots-clés sont devenus Amour, Amitié, Bretagne… On a pu retrouver côte à côte un livre jeunesse et un ouvrage érotique, ou un San Antonio. Qu’est-ce qu’on risque à expérimenter ? Si ça ne marche pas, il suffit de renvoyer les livres vers leurs rayonnages habituels. »

Deux initiatives ont permis finalement de débloquer la situation.

La signature du Pacte d’avenir pour la Bretagne, en décembre 2013, dans un contexte de crise de l’agroalimentaire, a donné l’occasion à la Drac Bretagne de soutenir une initiative « Facile à lire » dans cette région, durement touchée par les fermetures d’entreprises, couplée avec la résidence d’auteur menée par l’auteure Frédérique Niobey à destination des personnes en difficulté avec la lecture, qui constituent un pourcentage important des employés de l’agroalimentaire.
Les fonds débloqués, visant la résorption de l’illettrisme et des aides à la formation spécifiques, ont aidé les médiathèques à investir dans du mobilier adapté. Livre et lecture en Bretagne, convaincu du bienfondé de l’opération, a été missionné pour sa mise en œuvre.

Parallèlement, un travail de coconstruction a été entamé depuis quelques années entre ATD Quart Monde et les médiathèques de l’Ille-et-Vilaine.

« Un travail vraiment pas facile, au départ, tant il y avait de préjugés de part et d’autre, du côté des personnes éloignées de la lecture et des partenaires à l’égard de la bibliothèque, mais aussi du côté des médiathécaires, qui ne savaient pas comment accueillir ces « publics », rappelle Françoise Sarnowski. L’expression de l’exclusion est parfois passée par le dessin, pour dire ce que l’on n’arrivait pas à exprimer par les mots. En tout cas, cela s’est avéré très efficace. Les appréhensions des collègues ont fini par tomber. Mais cela a permis de comprendre certains mécanismes à l’œuvre : nous, les bibliothécaires, appartenons à une certaine catégorie sociale, et nous recherchons naturellement des usagers qui nous ressemblent, avec lesquels nous sommes plus à l’aise. Pour s’ouvrir à d’autres catégories sociales, il convient donc de modifier nos pratiques. »

Françoise était à Paris, le 24 mars 2015, pour participer à une journée d’étude sur l’accessibilité, en compagnie de Saskia Boets, venue parler de l’exemple flamand.

Et elle ne doute plus de la réussite à venir du concept « Facile à lire » en France. Tout comme un nombre croissant de ses collègues bibliothécaires, heureux d’avoir
pu, grâce à cette expérience, faire évoluer leur rôle dans la société.

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